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Edition: Centre Aixois d’Études Romanes (CAER) Dépot légal: 2000 Imprimeur:
La note du collectionneur

Italies est une revue annuelle du Centre Aixois d’Études Romanes (CAER), centre de recherches d’Aix Marseille Université. Elle est ouverte à l’ensemble des études linguistiques, littéraires, artistiques et historiques relevant du domaine italien. Elle publie des actes de colloques ou de journées d’études italianistes, des volumes d’hommages et des articles ordonnés autour de thèmes choisis collectivement.

Dans cet ouvrage, on trouve un article de 31 pages (p 785-815) de Sophie Saffi qui s’intitule : Subjonctif imparfait, temps de l’hypothétique ou des zygomatiques ?
Sophie Saffi, s’appuyant sur des phrases tirées de San Antonio, Guy Bedos, Raymond Devos et autres littératures fortement ancrées dans la langue parlée, plaisante sur les nuances d’emploi du subjonctif imparfait, s’amuse en nous exposant la différence entre système italien et système français et, à l’aide d’exemples inattendus, comiques ou impertinents, parvient à faire « glisser » cette leçon de grammaire qui pouvait au départ sembler rugueuse aux lecteurs profanes.

Je vous propose deux extraits de cet article très intéressant pour tous (pas besoin d’être bilingue français- italien pour comprendre):
Extrait 1 :
Le mode subjonctif est l’apanage de l’irréel, du virtuel, une sorte d’image de synthèse du monde (Ainsi soit-il !) qui se confronte au réel de l’indicatif (Je suis comme je suis). Quand Bérurier, l’imposant équipier de l’inspecteur San-Antonio, parle italien : « Ma se mi ci avrei visto, Sanantonio, non ci avessi creduto : tutto finezza… », au-delà de l’effet comique produit par l’inversion des temps, il emploie bien le subjonctif imparfait qui illustre parfaitement tout ce que la finesse de ce personnage a de virtuel. Quand Béru parle sa langue natale : « Alors, là, San-Antonio, tu m’aurais vu, tu ne l’aurais pas cru : tout en finesse… », l’imparfait du subjonctif a disparu au profit du conditionnel. Or le conditionnel n’est pas un mode au sens traditionnel du terme, mais un temps du mode indicatif que Gustave Guillaume appelle le futur hypothétique. Si la phrase avait été construite, comme dans l’exemple italien, avec une subordonnée introduite par si, le verbe de cette subordonnée aurait été conjugué à l’imparfait (si tu m’avais vu…). Mais que ce soit à l’imparfait ou au conditionnel, on reste à l’indicatif, la situation est posée dans le réel, ce qui est irréel pour le fidèle lecteur des aventures de San-Antonio, c’est d’oser associer le personnage de Béru à la notion de finesse, inconcevable ! Donc comique. L’imparfait du subjonctif, forme perfectum du mode de l’irréalité, s’est évaporé du système français : excès de zèle ? Apparemment, lassée du rôle évanescent qu’on lui faisait jouer, cette forme a préféré disparaître… pour réapparaître avec un nez de clown et embrasser une carrière de dérideur de zygomatiques. Quand Béru parle au subjonctif : « Et des Mame la baronne par-là, et des liaisons à changement de vitesse. Tu mords le style ? « Je voudrais que vous alliassiez z’au fond du parc… » » (SA, p. 27), c’est pour faire sourire. Comme son supérieur hiérarchique, San-Antonio super macho : « Ah ! Mes aïeux ! Je voudrais que vous la vissiez ! L’aimable personne que voilà. » (SA, p. 64). L’effet comique est dû au décalage créé par l’emploi du subjonctif imparfait, ce qui est rendu en italien par une 2ème ou 3ème personne plurielle tout aussi désuète et décalée : « E dei signora baronessa di qua, e delle erre moscie con cambio di velocità di là… Afferri lo stile ? « Vorrei che lei andassero in fondo al parco… » » (SA, p. 16) et « Ah, ombre degli avi miei ! Vorrei che la vedeste ! Che splendida creatura ! » (SA, p. 43).

Extrait 2
:
Quand il ne fait plus rire, le subjonctif fait décidément souffrir ! Mais ce qui transforme nos esprits cartésiens en Cocotte minute à la limite de la surpression, est-ce le subjonctif ou la phrase hypothétique ? Quitte à franchir les bornes du sadisme, nous allons donner quelques autres raisons « d’ébullitionner ».
La phrase hypothétique résulte de l’union de deux propositions : une principale et sa subordonnée. La subordonnée contient une hypothèse ou une condition (it. se / fr. si), la principale contient la conséquence logique. Dans nos langues romanes, on observe deux types de phrase hypothétique :

– La première, quand l’hypothèse est réelle, c’est-à-dire conçue comme un fait indubitable. Dans ce cas de figure, le se / si peut être remplacé par poiché / puisque, dal momento che / du moment que, car la condition n’en est pas une, elle perd son caractère aléatoire pour exprimer une cause certaine. Le parallèle s’arrête là : en italien, les verbes des deux propositions sont au même temps de l’indicatif (se fai questo, sbagli ; se farai questo sbaglierai) ; en français, l’hypothèse est au présent (si tu fais ça, tu te trompes ou tu te tromperas). Et pourtant, la langue parlée permet des équivalences : « Elle mériterait un baiser humide cette adorable fille ! Ma parole si elle continue elle l’aura ! » (SA, p. 92) et « Meriterebbe un bacio umido, questa adorabile ragazza ! Sulla mia parola, se continua così, lo avrà ! » (SA, p. 64).

– Le second type de phrase hypothétique est celui dont l’hypothèse est virtuelle, c’est-à-dire possible ou impossible. La condition peut s’avérer exacte mais nous n’en sommes pas sûrs, elle est de l’ordre du possible. Alors, en italien, la subordonnée est à l’imparfait du subjonctif et la principale est au conditionnel présent (se vincessi al totocalcio, mi comprerei la macchina). La possibilité en français implique aussi l’emploi du conditionnel mais pas celui du subjonctif (si je gagnais au loto, je m’achèterais une voiture). Les étrangers ne sont pas les seuls à s’embrouiller et Cesare Marchi souligne l’inversion d’emploi entre conditionnel et subjonctif chez ses concitoyens :
Molti dicono :  » Se vincerei al totocalcio, mi comprassi la macchina  » cadendo in grave errore, e non meno grave è quello di chi, scandalizzato, corregge :  » Se vincessi… mi comprassi…  »
Quand l’hypothèse est irréalisable, elle est de l’ordre de l’impossible. Le rapport de concordance des verbes reste le même si les procès sont envisagés au présent (Chi avrebbero voglia di uccidere i poveri, se non ci fossero i ricconi con le loro Cadillac cromate, il loro fegato roso dallo scotch e i loro quadri di Buffet… (SA, p. 25) ; Qui auraient-ils envie de buter les paumés, si les grossiums n’étaient pas là, avec leur Cadillac nickelée, leur foie bouffé par le scotch et leurs tableaux de Buffet… (SA, p. 40). Quand la phrase est au passé le rapport de concordance est plus-que-parfait/conditionnel passé (se avessi vinto al totocalcio, mi avrebbero ucciso ; si j’avais gagné au loto, ils m’auraient buté). Quand la principale se réfère au présent et la subordonnée au passé le rapport est plus-que-parfait / conditionnel présent (se avessi vinto e comprato l’elicottero, mi sentirei molto meglio ; si j’avais gagné et acheté un hélicoptère, je me sentirais mieux). Ainsi, le passage du possible à l’impossible ne se traduit pas par un changement dans l’emploi des temps et des modes. La césure qui se traduit en italien par un changement de mode (indicatif / subjonctif) se situe entre le réel et l’irréel. Mais le glissement du possible (qui n’est déjà plus du réel mais du réel envisagé) à l’impossible (du réel inenvisageable) n’est qu’un éloignement progressif du présent du locuteur en direction du passé, ce qui permet d’exprimer la contradiction du procès irréalisable : envisager la possibilité d’un procès dans le passé, temps de prédilection du déjà réalisé, de l’acquis, de l’accompli, est contradictoire. Le transfert du procès dans le passé se traduit systématiquement par un changement d’aspect. Bon, jusque-là tout va bien, mais ne rêvons pas !
Car, en français, quand la subordonnée n’est plus une hypothétique mais une simple conjonctive, le changement d’aspect n’a plus rien d’automatique, comme l’illustre si bien le trop célèbre « futur dans le passé », flagellation favorite des prof de grammaire : on nous apprend qu’il faut traduire mi aveva promesso che mi avrebbe riportato la macchina l’indomani par il m’avait promis qu’il me ramènerait la voiture le lendemain. Ce à quoi un étudiant provençal vous rétorquera : « Mais Madame, en français (le sien, le vrai), on dit : « il m’avait promis qu’il m’aurait ramené la voiture le lendemain » ! ». Si votre étudiant est parisien, il voudra bien admettre que dans vos livres, ça se passe comme vous le dites, mais dans la vie… on emploie l’imparfait de l’indicatif : « I’ m’avait dit qu’i’ ramenait la charette le lendemain. » (SA, p 98-99). En italien : « Mi aveva detto che avrebbe riportato la carretta l’indomani. » (SA, p. 68).
À ce stade, « les rouages de mon cerveau grincent comme la girouette du clocher dont le curé ne mangerait pas assez de salade » (SA, p. 16), ce qui donne en italien : « gli ingranaggi del mio cervello cigolano come la banderuola di un campanile che si fosse spaventato per l’improvviso aumento del prezzo dell’olio » (SA, p. 8).
Dans le but de oindre les rouages de notre compréhension, afin de nous permettre de muscler nos zygomatiques au lieu de froncer les sourcils, nous allons montrer que toutes ces nuances d’emploi sont la conséquence d’une différence fondamentale d’organisation des systèmes verbaux italien et français. Dans la joie et la bonne humeur, nous présenterons ces systèmes, la façon dont ils utilisent le changement d’aspect (le passage d’un temps simple au temps composé correspondant : je chante / j’ai chanté). Ainsi, dans une ambiance de franche rigolade, nous confronterons l’emploi italien, lié à l’expression de l’accompli, et l’emploi français de type «anglosaxon», pour lequel le perfectum est libéré de son lien avec l’accompli, ce qui permet d’envisager une forme de perfectum et d’imperfectum à toutes les époques. Ensuite, dans l’hilarité générale, nous montrerons la nature différente de leur futur et de leur conditionnel, le système italien ayant une distribution des temps futurs sur la dichotomie perfectum / imperfectum inverse de celle du français.

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