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Edition: Dépot légal: 27 mars 1959 Imprimeur:
La note du collectionneur

Date de sortie en France : 27 mars 1959 (visa d’exploitation du 26 septembre 1958)
Réalisateur : Robert Hossein d’après le roman de Frédéric Dard C’est toi le venin
Titre italien : Nella notte cade il velo
Distribution:
Marina Vlady : Éva Lecain
Robert Hossein : Pierre Menda
Odile Versois : Hélène Lecain
Henri Crémieux : le médecin
Héléna Manson : Amélie
Charles Blavette : l’inspecteur de police
Henri Arius : Titin
Pascal Mazzotti : l’homme de la discothèque
Lucien Callamand : Lucien, le jardinier

Scénario et dialogues : Robert Hossein
Musique : André Hossein
Producteur : Jules Borkon
Production : Champs-Élysées Productions (France), Filmauro SRL (Italie)

Une nuit d’été, Pierre Menda, un homme qui paraît être à la dérive et marche sans but le long d’une petite route de la Côte d’Azur, est accosté par un luxueux cabriolet blanc. Sans un mot, sa conductrice, une femme dont il ne distingue que la longue chevelure blonde, l’invite à monter, se dénude et se donne à lui. Mais, après qu’il a été abruptement invité à quitter le véhicule, sa conductrice, après avoir tenté de l’écraser, réussit à prendre la fuite. Grâce au numéro d’immatriculation qu’il a eu le temps de relever, Pierre trouve le domicile des propriétaires du véhicule, les Lecain. Mais il va de surprise en surprise : les occupants de la riche villa sont les sœurs Éva et Hélène Lecain, deux jeunes femmes aux longs cheveux blonds, presque jumelles. Éva, la cadette, se déplace en fauteuil roulant, car elle a les jambes paralysées. Le trouble et le doute s’immiscent dans l’esprit de Pierre en même temps que s’installe une relation tripartite et que le mystère va grandissant…

ANALYSE ET CRITIQUE
A la charnière des années 50 et 60, le cinéma français s’essaie régulièrement au film noir. Tantôt en l’ancrant dans une réalité française, comme le faisait Edouard Molinaro avec Un témoin dans la ville, tantôt en s’en affranchissant pour créer des films d’ambiance plus nettement influencés par le cinéma d’outre-Atlantique. Dans cette catégorie plus confidentielle, dont les titres sont à tort souvent oubliés lorsqu’il s’agit d’évoquer le polar français, reviennent régulièrement deux noms : ceux de Frédéric Dard et de Robert Hossein. Le premier est crédité comme auteur du matériau d’origine dans plusieurs adaptations de ses pièces et romans, comme dialoguiste ou comme scénariste. Le second, comme réalisateur ou comme acteur. Leurs chemins se croisent régulièrement, six fois en une petite décennie. On relève quelques sympathiques réussites : Les salauds vont en enfer, Le Monte-charge et particulièrement Toi, le venin, certainement le film le plus abouti parmi ceux voyant ces deux artistes s’afficher à leur générique.
Aujourd’hui plus renommé pour ses mises en scène de grands spectacles, Robert Hossein fut pourtant un personnage important du cinéma français. Comme acteur bien sûr, mais aussi comme réalisateur. Sa carrière cinématographique, comportant peu de réussites populaires majeures, a peu a peu été oubliée. Pourtant, il est intéressant de se replonger dans son œuvre, notamment derrière la caméra. Réalisateur d’une quinzaine de films pour le cinéma, dont treize entre 1955 et 1970, Hossein appartient à cette génération un peu floue de cinéastes français que l’on ne peut ni associer a la catégorie des auteurs classiques, ni à celle de la Nouvelle Vague, à la manière par exemple d’un Edouard Molinaro. Particulièrement dominée par le style policier et les ambiances noires, l’œuvre de Robert Hossein se caractérise par une mise en scène de facture classique, souvent influencée par le cinéma américain. Toi, le venin en est un exemple caractéristique, et ce dès ses premiers plans. L’ouverture est une scène nocturne, un homme seul semble errer sans but. Une voiture s’arrête pour lui proposer de le conduire. A son volant, une femme à la longue chevelure blonde, dont la silhouette n’est alors pas sans évoquer celle de Veronica Lake, icône du film noir américain qui fut l’héroïne de titres marquants du genre, comme Tueurs à gages ou La clé de verre. La jeune femme joue de ses charmes, embrasse l’homme puis brutalement, sous la menace d’une arme, l’expulse de son véhicule avant de tenter de le renverser et de prendre la fuite. La scène se joue sur une musique jazzy, émanant de l’autoradio de la voiture américaine. Nous ne verrons jamais le visage de la jeune femme. Elle est un symbole du destin, ou de la fatalité, qui s’est mis sur le chemin de l’homme pour le prendre au piège, enjeu classique du film noir. En quelques plans, Hossein a su installer une ambiance de mystère et de séduction et rendre hommage à ses références évidentes. Une séquence brillante, qui s’impose certainement comme la plus réussie du film.
C’est ensuite que se dévoile l’intrigue du film. Notre héros, Pierre, marqué par sa mystérieuse rencontre nocturne, retrouve la trace de la voiture et de sa propriétaire. Il fait sa rencontre dans une vaste demeure. Hélène, une jeune femme apparemment sérieuse et réservée, y vit seule avec deux domestiques et sa jeune sœur Eva, paralysée. Une question va alors obséder Pierre : laquelle de ces jeunes femmes a-t-il croisée cette nuit-là ? Il s’agira du fil conducteur essentiel de Toi, le venin, qui reprend ainsi à son compte la thématique du double, voire de la gémellité, elle aussi récurrente dans le cinéma noir, comme par exemple dans La Double énigme de Robert Siodmak. Hossein va alors construire son film comme un simili huis clos. Les personnages quittent plusieurs fois la demeure et le film propose bien quelques personnages secondaires, mais l’essentiel de l’intrigue se déroulera derrière les murs de cette grande villa moderne, un décor insolite si l’on pense au cinéma traditionnel français, et mettra en jeu les relations du triangle Pierre-Hélène-Eva. Dans Toi, le venin, on voit peu le monde extérieur. Les enjeux sociaux sont inexistants, les interactions avec le monde extérieur sont rares, le choix de mettre en scène un huis clos « psychologique » est une démarche assumée de l’auteur. Au cœur du propos, la séduction qu’exercent alternativement les deux jeunes femmes sur Pierre, ainsi que l’étrange lien qui unit les deux sœurs, Hélène consacrant sa vie aux soins d’Eva quand cette dernière semble presque tenir en esclavage son aînée. Cette réduction de l’intrigue, indispensable à la création de l’atmosphère de tension psychologique qui baigne le film, en est aussi la limite. Eva est-elle réellement paralysée ou joue-t-elle un rôle pour martyriser sa sœur ? Au contraire, est-ce Hélène qui tente de faire passer sa sœur pour folle afin de se débarrasser de cette entrave à sa liberté ? Voilà les deux seuls points d’importance du film, qui semble, au bout d’une heure, s’essouffler quelque peu de ce jeu en vase clos. Toutefois, bon an mal an, la tension est maintenue jusqu’au bout, et Hossein réussit, malgré quelques longueurs oubliables, un joli exercice de style dans la narration de cette intrigue ténue.
Cette réussite repose en partie sur le talent des deux interprètes principaux. Robert Hossein prête son charisme au personnage de Pierre. Le mélange de force et de fragilité qu’il dégage sert la dualité comportementale du personnage, à la fois timide et audacieux. Hossein véhicule surtout parfaitement l’obsession qui s’empare peu à peu de Pierre devant le mystère porté par ces deux femmes. Face à lui, on remarque évidemment Marina Vlady, qui incarne Eva. Sa beauté mystérieuse convenait parfaitement au rôle. Et, malgré une liberté de mouvement limitée intrinsèquement liée au rôle, elle parvient tout de même à lui donner une profondeur marquante. Nous serons un tout petit peu plus réservés quant au choix d’Odile Versois qui compose une Hélène moins marquante, en retrait des deux autres personnages, mais qui reste à la hauteur des ambitions du film. Sœur de Marina Vlady à la ville, la choisir était finalement une évidence. Sa ressemblance avec sa partenaire, par sa blondeur et ses traits fins, et l’alchimie qui les unit naturellement, offrent à Robert Hossein le matériau parfait pour créer la relation qui unit et oppose les deux sœurs à l’écran. Il multiplie d’ailleurs les plans mettant à l’image les deux femmes, comme les deux visages d’une même personne. Deux femmes à la fois complémentaires et opposées. L’amour que les deux sœurs se portent semble infini, tout autant que la jalousie qu’elles se vouent. A ce titre, on notera cette belle idée de mise en scène qui nous montre Hélène tentant de se coiffer comme sa sœur, alors qu’elle est seule dans sa chambre. Hossein parvient, avec ses trois personnages principaux, à constituer un insolite trio amoureux, entre un homme et une femme « double ».
Toi, le venin est une tentative plutôt réussie de Film noir purement psychologique. Imposant une ambiance frappante, et porté par un beau casting, le film fait oublier ses limites et constitue un solide divertissement. Clairement sous influence, il se démarque du polar français traditionnel pour constituer une œuvre originale, qui ne marque pas comme un classique indétrônable mais devrait satisfaire pleinement tous les amateurs de thriller psychologique.
Critique par Philippe Paul – le 19 décembre 2014

Ce film  est sorti en DVD le 5 novembre 2014.

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